Sélectionner une page

Dans l’ouvrage intitulé Déclaration. Ceci n’est pas un manifeste, les hommes sont définis selon quatre axes : l’endetté, le médiatisé, le représenté, le sécurisé, axes que nous reprendrons par la suite. Ce qui est le plus important est de noter l’existence d’une forme de confiscation de la démocratie ou encore de perversion démocratique.

 

LA politique confisque la démocratie

 

Même sans reprendre les exemples de ces auteurs, il est devenu presque public d’observer comment LA politique confisque la démocratie. Commençons par l’exemple des communautés de commune, des agglomérations et d’autres structures de coopération communale.  Jusqu’à présent, nous n’avons pas élu nos représentants à la tête de ces structures ; ils ont été désignés parmi des élus dans d’autres communes. Le problème est que ces intercommunalités concentrent l’essentiel des moyens économiques, et donc des moyens d’action. La sécurité routière a été traitée par le pouvoir administratif sans qu’il n’y ait un vrai débat. Comme je le souligne dans mon livre Avenir d’un redressement, tout le raisonnement est focalisé sur l’idée de centrer la réglementation sur la vitesse. C’est une absurdité démontrée par un passage aux limites ; si la vitesse atteint zéro, il n’y aura plus d’accidents de circulation. L’argument utilisé ne résiste pas à une étude fine de quelques accidents. La réduction du nombre des morts sur la route est plus en rapport avec une amélioration de la qualité de la voiture qu’avec cette réduction de vitesse.

 

La perversion démocratique

 

La perversion démocratique est également une forme de confiscation. L’exemple des grandes surfaces est révélateur. Depuis la loi Royer, tous les textes sont « favorables » aux grandes surfaces alors qu’ils sont censés les restreindre. En limitant leurs surfaces par des procédures contraignantes, on gèle les situations et ce gente de magasin est devenu plus concurrentiel car leur chiffre d’affaires au m2 augmente. L’utilisation de l’expression « repos dominical » au lieu de celui de « repos hebdomadaire » est dans le même registre car elle vise les grandes surfaces sans l’avouer ostensiblement. Dans ce débat, il faut noter le glissement sémantique du vocabulaire. Que penser de cette notion dans un État qui se dit laïque, dans lequel les kabbalistes ont pour jour du seigneur le jeudi, les musulmans le vendredi, les juifs le samedi, et bien entendu les catholiques le dimanche ?

 

Soyons clair, l’exemple de l’évaluation universitaire via l’AERES que je cite également dans mon livre ne prend pas en compte la modernité. Pire, les indicateurs et objectifs utilisés sont incohérents avec les annonces politiques…

Des représentants qui ne représentent plus personne

 

Prenons l’exemple de l’UNEF (Syndicat des étudiants français). Fin des années 60, l’UNEF et son président Michel Moussel se félicitaient d’atteindre 100 000 adhérents pour 300 000 étudiants, soir 1 sur 3. En 2012, pour ce qui est de l’UNEF du congrès de Montpellier, le syndicat n’avait plus que 31 000 adhérents alors que l’on comptait plus de 3 millions d’étudiants. Nous pourrions prendre des exemples similaires avec les syndicats ouvriers, … Les commissions et conseils qui interviennent dans le recrutement des dirigeants aux fonctions universitaires ou politiques sont des moyens utilisés par les politiques au pouvoir pour se maintenir. Souvent, le système est fondé sur l’hypocrisie, parfois à la limite de la corruption.

 

La « non-réponse » à la question DES politiques traduit des formes de démission du pouvoir laissant à des obscures commissions construites de façon adéquate la possibilité de prendre les décisions que le politique a choisies (ou parfois de contrecarrer celles-ci). Nous pourrions faire une analyse identique en ce qui concerne les votes de nos parlementaires. Ils se rallient plus aux choix des gouvernements qu’ils ne construisent par eux-mêmes des législations. Souvent les votes sont liés aux partis, seuls quelques députés sont présents et ils votent à la place de leur collègue. Le problème découle du niveau de représentation réelle. Ne faudrait-il pas imposer des quotas de présence aux députés et aux sénateurs pendant les votes, quotas qui devraient être de l’ordre de la majorité des deux tiers ?

Le constat version Tony et Hardt

 

Bien que l’approche de Tony et Hardt soit souvent contestée et ce surtout du fait qu’elle s’attaque par la multitude à la notion marxiste de « lutte des classes », nous analyserons les conséquences de leurs propos dans les lignes qui suivent.

Les événements localisés

 

Ce que nous apprennent Tony et Hardt dans leur dernier livre est une analyse des mouvements comme le « printemps arabe » et « Occupy wall street ». Ces groupes créent rapidement leur propre gouvernance qui passe par l’utilisation des moyens technologiques. Ces moyens technologique permettent de mettre en place des luttes singulières (et non individuelles), qui sont indexées sur les contraintes locales. Ces luttes sont des stratégies de campement que l’on retrouve ces jours-ci dans les événements d’Ukraine.

 

Ces mouvements sont très différents des mouvements altermondialistes qui étaient quant à eux nomades. Ils mettent en place de nouvelles formes d’action politique. Il s’agit de luttes pour le commun, non seulement le bien commun, mais aussi le vivre-ensemble. C’est une contestation de l’impact de la loi de la propriété privée, sans être opposée cependant à la propriété et surtout la propriété publique. C’est une lutte permanente contre des formes de pouvoir de l’État, État qui se manifeste selon différentes formes, par des répressions, des peurs, des biopouvoir ou des installations de vidéosurveillance.

 

L’État antérieur était « le dépositaire de la volonté générale ». Il devient « le garant de l’intérêt général à travers le fonctionnement d’un service public responsable de la mise en œuvre de textes votés par la représentation nationale. » (Jean Louis Laville, 2005)

 

Il est intéressant de noter que les rassemblements se font dans les points focaux au sens géographique du terme, c’est-à-dire les endroits où l’on se rendait spontanément pour rencontrer quelqu’un. Introduire cette idée permet à la fois de relativiser l’influence des réseaux de télécommunication et d’affirmer que ces acteurs font des bons choix afin de rassembler le maximum de personnes.

 

Les conditions de la vie

 

Tony et Hardt ont défini quelque situations : les endettés, les médiatisés, les sécurisés.

 

L’endettement est une condition nécessaire à la vie sociale. Il est pratiquement impossible de vivre sans s’endetter. La culpabilité de ne pas posséder ou de faire est une forme de vie qui se résout par l’endettement. Il faudrait dé-potentialiser notre subjectivité à ce sujet, mais est-ce possible ? Cet endettement permanent change la donne dans l’approche propriétaire. La richesse apparaît davantage par le biais de la rente que par celui du profit. La rente est la valeur moyenne de l’exploitation du développement social.

 

 

 

Le médiatisé

 

Les citoyens ont  plus que nécessaire accès à l’information, aux moyens de communiquer, à la possibilité d’exprimer une opinion. La situation n’est pas seulement informationnelle. Le problème n’est pas d’amener les gens à s’exprimer, mais de trouver des moments de silence pour qu’ils aient quelque chose à dire  (Gilles Deleuze). La distinction entre temps libre et temps de travail intervient également dans cette notion d’homme ou de femme médiatisés pour lesquels les outils de communication permettent de prolonger le temps de travail à la maison.

 

Le sécurisé

 

Les technologies sécuritaires sont de plus en plus puissantes pour s’infiltrer dans la société, dans nos vies, dans nos corps (biopouvoir). L’homme est le sujet de la sécurité, il n’en est plus l’acteur. Nous sommes dans une société où les prisonniers et les gardiens sont les mêmes personnes. Il s’agit de vivre dans l’espoir d’éviter la punition en provenance de menaces extérieures. Cela se traduit par la nécessité de construire des murs et des cloisonnements (Brown, 2010, Salgues, 2013), mais aussi la nécessité d’asseoir le pouvoir sur une peur sociale généralisée, une peur plus « intentionnelle » ou une peur plus perçue que réelle, dans le sens où elle n’existe pas en réalité[1].

 

Le représenté

 

Vouloir intervenir dans le débat pousse rapidement à l’exclusion ; vous devenez un obstacle à la démocratie, vous osez discuter des choix démocratiques. De toute façon, le pouvoir des finances et celui de l’argent se mettent également en travers de certaines décisions, d’autant plus que ces derniers contrôlent les médias. On retrouve cette obstruction des médias à des formes émergentes de démocratie qui se résument en quelques idées. La première se définit comme un isolement par la crainte des représailles. Nous aboutissons à une société sans intelligence, manipulée par le « cirque médiatique »[2], mais dont le « normal » au sens statistique du terme devient la norme à respecter. L’homme singulier dont nous avons parlé ne doit pas exister, car il est remplacé par l’homme individualisé issu des statistiques et respectueux de l’ordre néolibéral. Toute opposition doit être combattue ! Avec cette évolution, va de pair un effondrement des structures de représentation.

 

Du constat aux solutions

 

L’observation des conditions de vie aboutit à un triste constat. Nous sommes en face d’hommes qui acceptent une privation de leurs capacités humaines, tout en restant médiatisés avec une conscience aliénée, ce qui est le propre de la société néolibérale.

 

Les solutions sont alors apparemment simples :

 

• Il s’agit d’avoir un devenir-singulier par opposition au devenir-individuel qui est issu quant à lui de la normativité statistique.

• Le processus de subjectivation commence par le refus, il faut reconnaître le réel.

• Il faudrait redéfinir le lien social qui ne passe pas seulement par l’argent, et par conséquent les initiatives comme les Systèmes d’Échanges Locaux (SEL) et autres monnaies locales qui sont à saluer. Le bitcoin, cette monnaie « non-étatique », en est un autre exemple.

• La coopération et l’interdépendance productive est une nécessité.

• Il s’agit alors de produire de nouvelles vérités avec des médias, des vérités qui ne sont que des outils. Ces nouvelles vérités se rapprocheront de la notion de formations afin que les citoyens puissent participer aux débats scientifiques dans lesquels ils sont exclus par le couple formé par les experts supposés et les gouvernants qui sont supposé décider, ils se retranchent régulièrement derrière des subterfuges pour ne pas réaliser les projets.



[1] Le modèle le plus courant est de produire la peur de se faire attaquer de nuit ; les citoyens ne sortent par conséquent plus, bien qu’il n’y ait aucun risque. Puis, ceux qui sortent sont considérés comme des délinquants car ils osent bafouer le non-écrit et non-réglementé qui est l’interdiction de sortie. La peur devient ainsi une interdiction de fait.

[2] En 1967, Guy Debord publiait l’ouvrage intitulé La société du spectacle chez Buchet-Chastel, ce livre a eu un fort retentissement avec les événements de mai 68, de nombreux auteurs et notamment Giorgo Agamben ont pu souligner  l’exactitude des prédictions.

 

Extrait d’une communication

6éme rencontres
Actualité de la Pensée de Marx et nouvelles pensées critiques
Les 4, 5, 6 décembre 2013 à l’Université Montesquieu (Bordeaux4)
« Demain le monde !? Horizons de civilisation »
Amphithéâtre « Manon Cormier », près de l’IEP (Sciences_Po Bordeaux)
et  le 7 décembre au 15-17 Rue Furtado à Bordeaux (Près Gare St-Jean)