Libre,
gratuit, propriétaire ou domaine public ?, article paru dans le Soleil,
Dakar, Sénégal, résumé du mémoire
de Laure Muselli
"Depuis
quelques années, on entend de plus en plus, dans le monde informatique,
parler de la montée en puissance des logiciels dits «libres». C’est
le succès croissant de Linux, système d’exploitation alternatif à Windows
sur les PC, qui a provoqué un air de bataille entre logiciels «propriétaires»
et logiciels libres. Ces derniers intéressant de plus en plus le public
jusque-là habitué à l’achat des programmes propriétaires, il est normal
de situer les enjeux de la cohabitation entre les différents types de
programmes informatiques. Mais l’on ne s’y retrouve pas toujours dans
la pléthore de qualificatifs qui désignent les différentes sortes de
logiciels. Nous savons tous qu’au-delà des définitions savantes, un
programme informatique est un ensemble d’instructions interprétées par
l’ordinateur pour réaliser les tâches nécessaires aux différentes utilisations
assignées à la machine. Ceci dit, on distingue deux grandes familles
de logiciels, les logiciels système ou systèmes d’exploitation et les
logiciels d’application matérialisés par des programmes comme Word ou
Excel. Le système d’exploitation, programme de base, est celui qui prend
en charge toutes les tâches générales de fonctionnement, ainsi que la
gestion des interactions avec les périphériques (imprimantes, scanners,
etc.) connectés à l’unité centrale, c’est-à-dire l’ordinateur proprement
dit. C’est lui, également, qui permet aux logiciels d’application de
fonctionner normalement. Quant à ces derniers, ils restent dédiés à
des tâches spécifiques comme par exemple la comptabilité, le traitement
de texte, la retouche de photos, etc. Une des choses que partagent tous
les logiciels, c’est le code source. Cœur du programme, c’est le «lieu»
où celui-ci peut être modifié en vue d’améliorations, de corrections
d’erreur, de mises à jour, etc. Le code source se présente sous la forme
d’une succession de lignes d’écriture. Un logiciel intègre plusieurs
milliers de lignes de code dans son code source. “Manifestation d’interet”
L’autre manière de classer les programmes informatiques — et c’est celle
qui nous intéresse dans le cadre de cet article — c’est de le faire
du point de vue de la propriété et du droit. De ce point de vue, on
classe généralement les logiciels en cinq grandes familles, celles des
logiciels propriétaires, des logiciels gratuits, des partagiciels, des
programmes du domaine public, et enfin des logiciels libres. Le logiciel
propriétaire (en anglais «copyright program») est celui dont le code
source n’est accessible qu’à l’éditeur. Dans ce type de programme, lorsqu’il
y a des modifications, il faut toujours s’en référer à l’éditeur (et
propriétaire) pour leur mise en œuvre. Il est, en outre, interdit de
diffuser ces programmes sans l’accord de l’éditeur : tout acheteur d’un
logiciel propriétaire se doit d’acquérir une licence d’utilisation,
généralement en payant un prix pour cela. Ceci dit, le logiciel propriétaire,
contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas obligatoirement
un logiciel commercial, même si la plupart d’entre eux sont effectivement
commercialisés. Le logiciel gratuit («freeware») est un programme distribué
sans contrepartie financière. C’est généralement un petit programme
plus ou moins artisanal, réalisé par un jeune développeur et qu’on trouve
dans des CD-Roms de revues ou, de plus en plus, dans le réseau Internet
prêt à être téléchargé. A noter que la gratuité du freeware n’a rien
à voir avec son code source qui, lui, peut être ou ne pas être accessible,
ce qui correspond à la possibilité ou non de le modifier. Le partagiciel
(«shareware») est un logiciel propriétaire que son concepteur accepte
de prêter pendant un certain temps (quelques jours ou quelques semaines
généralement) partiellement ou dans sa totalité, et qu’il demande à
l’utilisateur d’acquérir, en cas de «manifestation d’intérêt», moyennant
une contribution plutôt modique. Sa distribution est directe, de développeur
à acheteur. Le logiciel du domaine public est un programme qui, parce
qu’il n’a pas — ou qu’il n’a plus — de propriétaire, devient de ce fait
la propriété de tous. Exactement comme les chansons du domaine public
pour lesquelles on ne verse plus aucun droit d’auteur («Frère Jacques»,
par exemple, ou pour nous Africains pleins de chansons traditionnelles
dont personne de connaît les compositeurs). Le logiciel libre («open
source program»), que certains confondent à tort avec le logiciel gratuit,
renvoie à la liberté d’accéder au code source pour le modifier. La licence
de cette famille de logiciels autorise l’utilisateur à les distribuer,
modifiés ou non. Mais le logiciel, tout «libre» qu’il soit et sans être
un logiciel propriétaire, appartient à ses auteurs contrairement au
logiciel du domaine public qui, lui, n’a pas de propriétaire. Pas toujours
facile, il faut le reconnaître, de se retrouver dans ce dédale de caractéristiques
entre libre et pas gratuit, propriétaire mais gratuit, propriétaire
et commercial..., etc. Monopole Aujourd’hui, depuis que certains logiciels
libres prennent du galon, on est le témoin d’une certaine rivalité entre
les logiciels libres et/ou gratuits et les logiciels propriétaires et
commerciaux. Les premiers sont représentés par leur chef de file Linux,
système d’exploitation concurrent de Windows, alors que les seconds
le sont par l’ensemble des programmes des grands éditeurs parmi lesquels,
évidemment, en premier, Microsoft. Mais il y en a beaucoup d’autres
comme IBM (autre grand du logiciel), Oracle, Adobe (leader dans les
logiciels d’édition), Apple (qui, par ailleurs, s’intéresse depuis quelques
mois aux logiciels libres — lire ci-contre «L’Internet, espace d’expression
des logiciels libres et gratuits), etc. Pourtant aussi étonnant que
cela puisse paraître, la notion de liberté et de gratuité des programmes
n’est pas nouvelle. Si les choses semblent revenir au goût du jour aujourd’hui,
il faut rappeler, que, dans les années soixante, la gratuité des logiciels
et la disponibilité de leurs codes source étaient la règle. C’était,
en informatique, l’époque des cartes, des rubans et des bandes et, dans
les années soixante-dix, des disquettes. C’est ainsi que, dans les disciplines
scientifiques, s’est opérée la distribution des logiciels, notamment
entre les chercheurs en chimie quantique, en physique, en biologie,
en sciences de l’agronomie et de l’environnement. Comme le souligne
une étude sur la question, «le concept du logiciel libre a vu le jour
et s’est imposé naturellement comme le système le plus efficient dès
les années soixante, c’est-à-dire dès les débuts de l’informatique,
dans les milieux scientifiques, alors seuls milieux informatisés. Il
n’est donc pas nouveau et a toujours existé. Ce n’est que plus tard
avec le développement fulgurant de l’informatique, que les enjeux commerciaux
des logiciels ont fait apparaître le concept de logiciel propriétaire
et un monopole sur ce marché.» (1) En fait, on peut penser qu’une partie
des logiciels commerciaux aujourd’hui en vente proviennent de cette
époque-là. Il a juste fallu aux éditeurs améliorer leurs fonctions,
rendre l’emballage et l’interface plus «jolis», obérer leur code source
avant de les proposer au grand public moyennant espèces sonnantes. Les
voilà donc habillés logiciels propriétaires. Progressivement donc, à
partir surtout des années soixante-dix, les logiciels propriétaires
ont pris le pas sur les logiciels libres.... ...Jusqu’au moment où débarqua
l’Internet. Qui bouleversa toutes les données.
(1)
«Logiciels libres et logiciels propriétaires : les enjeux d’une nouvelle
compétition — Linux face à Microsoft», par
Laure Muselli, INT,
Laboratoire CRITIC, et Université de Paris XIII, CREI