Bruno
SALGUES



 

Libre, gratuit, propriétaire ou domaine public ?

Libre, gratuit, propriétaire ou domaine public ?, article paru dans le Soleil, Dakar, Sénégal, résumé du mémoire de Laure Muselli

"Depuis quelques années, on entend de plus en plus, dans le monde informatique, parler de la montée en puissance des logiciels dits «libres». C’est le succès croissant de Linux, système d’exploitation alternatif à Windows sur les PC, qui a provoqué un air de bataille entre logiciels «propriétaires» et logiciels libres. Ces derniers intéressant de plus en plus le public jusque-là habitué à l’achat des programmes propriétaires, il est normal de situer les enjeux de la cohabitation entre les différents types de programmes informatiques. Mais l’on ne s’y retrouve pas toujours dans la pléthore de qualificatifs qui désignent les différentes sortes de logiciels. Nous savons tous qu’au-delà des définitions savantes, un programme informatique est un ensemble d’instructions interprétées par l’ordinateur pour réaliser les tâches nécessaires aux différentes utilisations assignées à la machine. Ceci dit, on distingue deux grandes familles de logiciels, les logiciels système ou systèmes d’exploitation et les logiciels d’application matérialisés par des programmes comme Word ou Excel. Le système d’exploitation, programme de base, est celui qui prend en charge toutes les tâches générales de fonctionnement, ainsi que la gestion des interactions avec les périphériques (imprimantes, scanners, etc.) connectés à l’unité centrale, c’est-à-dire l’ordinateur proprement dit. C’est lui, également, qui permet aux logiciels d’application de fonctionner normalement. Quant à ces derniers, ils restent dédiés à des tâches spécifiques comme par exemple la comptabilité, le traitement de texte, la retouche de photos, etc. Une des choses que partagent tous les logiciels, c’est le code source. Cœur du programme, c’est le «lieu» où celui-ci peut être modifié en vue d’améliorations, de corrections d’erreur, de mises à jour, etc. Le code source se présente sous la forme d’une succession de lignes d’écriture. Un logiciel intègre plusieurs milliers de lignes de code dans son code source. “Manifestation d’interet” L’autre manière de classer les programmes informatiques — et c’est celle qui nous intéresse dans le cadre de cet article — c’est de le faire du point de vue de la propriété et du droit. De ce point de vue, on classe généralement les logiciels en cinq grandes familles, celles des logiciels propriétaires, des logiciels gratuits, des partagiciels, des programmes du domaine public, et enfin des logiciels libres. Le logiciel propriétaire (en anglais «copyright program») est celui dont le code source n’est accessible qu’à l’éditeur. Dans ce type de programme, lorsqu’il y a des modifications, il faut toujours s’en référer à l’éditeur (et propriétaire) pour leur mise en œuvre. Il est, en outre, interdit de diffuser ces programmes sans l’accord de l’éditeur : tout acheteur d’un logiciel propriétaire se doit d’acquérir une licence d’utilisation, généralement en payant un prix pour cela. Ceci dit, le logiciel propriétaire, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas obligatoirement un logiciel commercial, même si la plupart d’entre eux sont effectivement commercialisés. Le logiciel gratuit («freeware») est un programme distribué sans contrepartie financière. C’est généralement un petit programme plus ou moins artisanal, réalisé par un jeune développeur et qu’on trouve dans des CD-Roms de revues ou, de plus en plus, dans le réseau Internet prêt à être téléchargé. A noter que la gratuité du freeware n’a rien à voir avec son code source qui, lui, peut être ou ne pas être accessible, ce qui correspond à la possibilité ou non de le modifier. Le partagiciel («shareware») est un logiciel propriétaire que son concepteur accepte de prêter pendant un certain temps (quelques jours ou quelques semaines généralement) partiellement ou dans sa totalité, et qu’il demande à l’utilisateur d’acquérir, en cas de «manifestation d’intérêt», moyennant une contribution plutôt modique. Sa distribution est directe, de développeur à acheteur. Le logiciel du domaine public est un programme qui, parce qu’il n’a pas — ou qu’il n’a plus — de propriétaire, devient de ce fait la propriété de tous. Exactement comme les chansons du domaine public pour lesquelles on ne verse plus aucun droit d’auteur («Frère Jacques», par exemple, ou pour nous Africains pleins de chansons traditionnelles dont personne de connaît les compositeurs). Le logiciel libre («open source program»), que certains confondent à tort avec le logiciel gratuit, renvoie à la liberté d’accéder au code source pour le modifier. La licence de cette famille de logiciels autorise l’utilisateur à les distribuer, modifiés ou non. Mais le logiciel, tout «libre» qu’il soit et sans être un logiciel propriétaire, appartient à ses auteurs contrairement au logiciel du domaine public qui, lui, n’a pas de propriétaire. Pas toujours facile, il faut le reconnaître, de se retrouver dans ce dédale de caractéristiques entre libre et pas gratuit, propriétaire mais gratuit, propriétaire et commercial..., etc. Monopole Aujourd’hui, depuis que certains logiciels libres prennent du galon, on est le témoin d’une certaine rivalité entre les logiciels libres et/ou gratuits et les logiciels propriétaires et commerciaux. Les premiers sont représentés par leur chef de file Linux, système d’exploitation concurrent de Windows, alors que les seconds le sont par l’ensemble des programmes des grands éditeurs parmi lesquels, évidemment, en premier, Microsoft. Mais il y en a beaucoup d’autres comme IBM (autre grand du logiciel), Oracle, Adobe (leader dans les logiciels d’édition), Apple (qui, par ailleurs, s’intéresse depuis quelques mois aux logiciels libres — lire ci-contre «L’Internet, espace d’expression des logiciels libres et gratuits), etc. Pourtant aussi étonnant que cela puisse paraître, la notion de liberté et de gratuité des programmes n’est pas nouvelle. Si les choses semblent revenir au goût du jour aujourd’hui, il faut rappeler, que, dans les années soixante, la gratuité des logiciels et la disponibilité de leurs codes source étaient la règle. C’était, en informatique, l’époque des cartes, des rubans et des bandes et, dans les années soixante-dix, des disquettes. C’est ainsi que, dans les disciplines scientifiques, s’est opérée la distribution des logiciels, notamment entre les chercheurs en chimie quantique, en physique, en biologie, en sciences de l’agronomie et de l’environnement. Comme le souligne une étude sur la question, «le concept du logiciel libre a vu le jour et s’est imposé naturellement comme le système le plus efficient dès les années soixante, c’est-à-dire dès les débuts de l’informatique, dans les milieux scientifiques, alors seuls milieux informatisés. Il n’est donc pas nouveau et a toujours existé. Ce n’est que plus tard avec le développement fulgurant de l’informatique, que les enjeux commerciaux des logiciels ont fait apparaître le concept de logiciel propriétaire et un monopole sur ce marché.» (1) En fait, on peut penser qu’une partie des logiciels commerciaux aujourd’hui en vente proviennent de cette époque-là. Il a juste fallu aux éditeurs améliorer leurs fonctions, rendre l’emballage et l’interface plus «jolis», obérer leur code source avant de les proposer au grand public moyennant espèces sonnantes. Les voilà donc habillés logiciels propriétaires. Progressivement donc, à partir surtout des années soixante-dix, les logiciels propriétaires ont pris le pas sur les logiciels libres.... ...Jusqu’au moment où débarqua l’Internet. Qui bouleversa toutes les données.

(1) «Logiciels libres et logiciels propriétaires : les enjeux d’une nouvelle compétition — Linux face à Microsoft», par Laure Muselli, INT, Laboratoire CRITIC, et Université de Paris XIII, CREI