Archives mensuelles : novembre 2003

Sommet mondial sur la société de l’information

Le premier objectif est de bien définir la société de l’information afin de mieux mesurer l’ampleur de la fracture numérique.

Certains auteurs souvent d’aspiration Marxiste pensent qu’il n’y a pas de différence entre la société de l’information et la société industrielle classique. Dans cette revue des définitions de la société de l’information , nous sommes immédiatement amenés à rejeter cette hypothèse. En revanche, nous chercherons à définir les caractéristiques et règles communes de la société de l’information. Les normes et standards constituent un point clé. La société de l’information peut être définie comme une économie de la connaissance avec des composantes politiques et sociales (Kamitis), des perspectives normatives et analytiques qui apportent de la connaissance publique (Kasvio), comme une société inclusive utilisant le potentiel de la technologie de l’information (Smoot) ou une société de service numérique, nouvelle étape avec production de service (Lindh).

Comment définir la société de l’information ?

Le Professeur Edvins Karnitis, Latvia, a introduit le sujet en mentionnant que la société de l’information est un challenge pour tous. Le rôle de la connaissance influerait sur l’ensemble de l’économie et modifierait le rôle et la place de l’Etat.

Depuis la connaissance, les technologies de l’information créent, accumulent, s’acquièrent, se partagent, et s’utilisent. La société de l’information gère et administre ce patrimoine pour le mettre à disposition des réseaux ouverts et globaux (la société de la connaissance et les composantes politiques et sociales). Les technologies de la connaissance, plus connues sous le terme « Knowledge Management », diffusent ce savoir dans toutes les industries permettant ainsi une ouverture de l’économie à l’innovation.

Par ailleurs, la place de l’Etat change. [Notons que la France avec les conventions de Paris qui datent du milieu du 19ème siècle est très en avance dans ce domaine…]. Tous les Etats doivent protéger la propriété intellectuelle des entreprises et non plus la propriété intellectuelle d’un seul produit. Actuellement, les grandes entreprises ont leur activité plus fondée sur la marque que sur la réalisation d’un produit et d’un service. Pour exemple, une voiture de la marque X est à plus de 80% un assemblage de pièces et d’équipements provenant de différents fournisseurs. La concurrence au niveau de la marque d’une voiture cache une coopération de plusieurs entreprises pour la réalisation d’un moteur. On observe donc à la fois de la concurrence et de la coopération, ce qui correspond à de profonds changements de principe de production.

En ce qui concerne la « e-governance », de nombreux changements sont observés dans les fonctions démocratiques ce qui modifie fortement les rapports à la politique. La coopération entre les pays change du fait du développement et des diffusions de ces connaissances. La modernisation des relations entre l’Etat et ses administrés devient nécessaire.

Pour le professeur, l’enjeu est social à travers l’éducation et la facilité de diffusion. La société de l’information est alors un processus de développement de l’humanité qui est conduit par l’utilisation de la connaissance que les réseaux d’acteurs économiques développent. Celle-ci correspond à une communauté d’individus, de plus en plus instruits, qui fait la promotion de la société de la connaissance pour permettre le bien-être des individus. Le public doit donc pouvoir faire confiance à cette société de la connaissance, d’où le rôle important de la société civile. Cette tâche ne doit pas rester celle d’experts, tout le monde doit se saisir de ce processus.

Antti Kasvio, Université de Tampere, Finlande, propose lui de réinventer la société de l’information. La société informationnelle est fondée sur des technologies qui introduisent une révolution. Cette révolution engendre des compétitivités supérieures pour les organisations, ce qui en fait son adoption. La problématique de cette vue standardisée repose sur deux perspectives, l’une peut être qualifiée de normative et l’autre d’analytique. La première consiste à s’intéresser aux outils et à leurs usages ; elle est donc importante car il s’agit de la diffusion de cette société de l’information. La seconde valorise la différence entre la croissance de circulation de l’information et la croissance économique ; elle concerne l’appropriation économique et sociale des connaissances.

La question de la connaissance comme bien public et donc du partage de ces connaissances devient alors un point majeur. Actuellement, la connaissance est mal répartie, et les difficultés de l’accès à la connaissance aggravent le tout. Selon Disraeli, l’homme qui a le plus de chance dans sa vie est celui qui est le mieux informé. Pour obtenir les informations dont il estime avoir besoin, l’acteur économique utilise sa rationalité et cherche à obtenir de façon gratuite l’information. Cet acte est souvent qualifié de piratage, une modalité qui élude la question de la répartition des connaissances. Les difficultés de l’économie libérale sont à relier avec celle de la société de la connaissance. Par des conditions d’accès très difficiles aux produits contenant la connaissance (en particulier en raison des prix élevés), elle n’a pas créé les attentes de compétitivité attendue. La première clé est celle de la possession et du contrôle de l’information. Comment peut-on alors avoir un libre accès à l’information, même si elle est payante ?

Varujan Pambuccian, Président de la Commission parlementaire chargée de l’information en Roumanie, a insisté sur la principale contrainte des technologies de l’information et de la communication. Il est aussi bon de parler de ce qui ne fonctionne pas. Selon lui, il y a trois grands types d’acteurs, l’Etat, les entreprises et les consommateurs utilisateurs. Imposer des « choses » à l’utilisateur, c’est un échec. Enfin, il faut une infrastructure communicationnelle très importante pour que les usages apparaissent.

La mesure la société de l’information est complexe…

Fabiola Riccardini, leader pour la société de l’information au sein de ISTAT, institut de statistique italien, cherche à mesurer la fracture numérique.

L’OCDE a défini la société de l’information comme la somme de l’économie informationnelle et des aspects sociaux. Pour cela, l’importance de la mesure devient une réalité. L’Europe la voit comme la connexion entre la société de la connaissance, de l’innovation et de la recherche qui influent sur la société, en particulier dans le domaine de l’éducation, la santé, la culture. Un groupe de travail a proposé une liste d’indicateurs qui va de l’utilisation des technologies de l’information et de la communication à la valorisation économique du secteur des TIC comme l’audiovisuel, le e-commerce, le e-gouvernement…

Fabiola Riccardini propose d’identifier les indicateurs qui permettent la mesure de la fracture numérique. L’un des points prioritaires est la mise en place de variables qui mesurent la présence de l’infrastructure en tenant compte des solutions alternatives. La pratique des usages pourrait être décomposée entre les usages sociaux ou culturels, et les usages économiques réalisés par les entreprises et par le gouvernement. Ces indicateurs vont permettre d’évaluer les projets TIC et donc les politiques menées au plan mondial de façon homogène.

Les normes et standards comme validation de la société de l’information

Le rôle des normes et des standards devient important pour la promotion de la société de l’information.

Olivier Smoot, Président élu de l’ISO (International Standardisation Organization) rappelle que la société informationnelle est centrée sur les individus. L’ISO a développé 14000 standards autour de 186 commissions techniques. Pour les technologies qui nous concernent, citons l’exemple des services MPEG et des systèmes de transport intelligent.

Ulrich Hartmann, chargé de la normalisation chez Siemens met en exergue l’importance de la normalisation et des standards. Une entreprise du secteur se doit d’être attentive aux normes car elles ont des conséquences légales et économiques. Les besoins en standard sont nécessaires pour l’interopérabilité technique, l’inter-fonctionnement sémantique (qu’est ce qu’une facture par exemple), la sécurité, le respect de la vie privée et la création de la confiance, l’accessibilité, les aspects culturels et linguistiques.

La technique est une part importante de la société de l’information

Les technologies de l’information utilisent en large mesure la numérisation. Le numérique provient de la convergence des technologies de l’information, des technologies de la communication et des systèmes électroniques. La normalisation ne dépend plus seulement de la technique, mais demande l’implication de tous.

Le sommet mondial sur la société de l’information a réaffirmé l’importance des technologies. Le premier point a été consacré à l’importance des technologies frontières et au transfert des technologies de l’information et de la communication dans d’autres sciences. En particulier, la santé et le transport vont bénéficier de ces technologies. Le deuxième point, d’ordre plus économique, s’est focalisé sur la nécessité des réseaux à haut-débit. Par exemple, la route optique de 40 longueurs d’onde à 40 Gbit/s coûte moins d’un dollar par habitants. Un réseau métropolitain urbain en fibre optique activé coûte le prix de deux rond-points dans la même ville. Il en découle que le critère de choix n’est pas économique mais d’ordre politique. La situation est identique dans un pays du Sud comme dans un pays du Nord. Il n’y a pas de nécessité vitale à développer un plan Marshall dans le domaine des télécommunications. Le troisième point semble être le développement de solutions software pour les systèmes distribués, une nouvelle génération est attendue. Citons par exemple les services web peer-to-peer, et le grid computing qui consiste à partager les ressources informatiques de plusieurs utilisateurs pour augmenter la puissance informatique globale utilisable.

Nécessairement, l’enjeu du SMSI va osciller entre l’idée de faire un grand plan Marshall pour relancer les Télécommunications dans le monde et une définition des règles communes acceptables pour la société de l’information. Malheureusement, la première ne serait qu’une pâle prolongation des plans américains d’Al Gore et la seconde mettra les américains dans une situation délicate, donc inacceptable. Il est clair que les pays en voie de développement préfèrent la première solution également.

L’avance dans ce domaine de l’Europe et en particulier de la France conduirait à proposer la définitions des règles internationales.

L’analyse de la fracture numérique et la possibilité de mise en place des infrastructures de base afin d’assurer l’accès de tous à l’information à un coût abordable

La fracture numérique est un problème dont on parle depuis longtemps. Cette fracture dépasse la fracture traditionnelle Nord/Sud, elle est présente à l’échelle européenne voire régionale.

Clairement, la recommandation est d’ordre public. La création d’opérateurs de télécommunication innovants est recherchée depuis les discussions, les livre blancs et directives européennes du début des années 80. Ces nouveaux acteurs permettront de développer des télécommunications dans des zones qui souhaitent, pour des raisons économiques, disposer de ressources en télécommunication que ne peut fournir un opérateur trans-européen offrant des services généralisés. Il est donc essentiel d’attirer des bailleurs de fonds publics (surtout) et privés pour proposer des modèles économiques nouveaux et centrés sur un développement local. Il faut aussi encourager les initiatives et les expériences locales avant d’envisager de véritables déploiements. L’incitation des pouvoirs publics des pays récepteurs, qui ont cruellement besoin de ces technologies, serait une solution envisageable. Dans ce domaine, nos nations évoluées doivent montrer l’exemple et les exemples de nos nations doivent être diffusés, à noter notamment la boucle locale de Castres-Mazamet et celle de Besançon.

La promotion du développement local semble être la préconisation quasi-unamine.

La sécurité des réseaux et des réseaux d’information

La sécurité est l’un des thèmes principaux sur lequel une réflexion s’impose. Il conviendrait d’encourager une culture de sécurité et de confiance tout en favorisant le développement des télécommunications, trouver un équilibre entre les mesures à prendre pour la sécurité et celles pour la protection de la vie privée. En effet, sous couvert de sécurité ou de protection de la vie privée, on limite le développement en interdisant des usages. Il existe de très mauvais exemples en France où certains acteurs interdisent des applications sur des réseaux destinés au monde éducatif. La technique est simple : il suffit de bloquer des « ports » dans les équipements de routage pour limiter les applications.

Les techniques de sécurité sont construites avec l’idée que l’usager va faire des « choses interdites ». Or, en général, la fraude et la cybercriminalité n’est pas un problème de sécurité mais de l’absence de respect de règles élémentaires dites PAIN :

q Privacy (respect de la vie privée),

q Authentification,

q Identification,

q Non répudiation.

Par exemple, dans le cas de la fraude à la carte bancaire, ceux qui utilisent votre numéro sont bien les voleurs et non pas l’utilisateur.

En effet, actuellement, nous ne disposons pas des outils qui permettraient de respecter ces cyber-règles. Certains acteurs préconisent de faire des recherches sur la biométrie afin de respecter au moins les trois premières règles. Une proposition du sommet pourrait être de promouvoir les recherches internationales dans ce domaine.

Il en découle que l’on ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion sur les données personnelles :

q L’appartenance des données personnelles (cas de l’administration qui considère que les données fiscales lui appartiennent, la banque qui reste propriétaire de votre carte bancaire ou de l’opérateur de votre carte SIM de mobile et de votre numéro de téléphone).

q La confiance des usagers.

q Le nommage, l’utilisation des noms courants peut s’avérer impossible dans certains pays comme la Chine et la zone indochinoise ou 80% de la population porte les vingt noms les plus courants. La situation est intermédiaire dans un pays comme les Etats-Unis grâce à l’utilisation des « middle-name ».

q L’identité numérique, en particulier la signification de cette identité numérique. Prenons le cas des numéros de sécurité sociale en France, le fait qu’il soit signifiant facilite les usages en revanche il peut être considéré comme une atteinte à la vie privée. Ainsi des pays comme les Etats-Unis ont choisi des numéros non signifiants.

Une autre question est l’importance de la tolérance aux dénies de service ; comment s’organiser pour qu’ils soient faibles et justifiés.

La France a dans le domaine de la sécurité une avance considérable en terme de réflexion politique. Cela s’est traduit dans les années 70 par les lois Informatique et Liberté et la mise en place de la CNIL, lois qui viennent de se propager récemment au niveau européen. De manière plus récente, les expériences réussies de co-régulation dans le domaine de l’Internet, matérialisées par le Forum des Droits sur l’Internet, devraient pouvoir se diffuser à d’autres pays. Ces acteurs ont la particularité de se positionner en dehors de la gouvernance de l’Etat.

L’éducation et la formation pour le développement.

La formation de tous les citoyens est un vrai souci car les TIC irriguent tous les métiers et notre quotidien. L’Education nationale et l‘enseignement supérieur n’étaient pas préparés à cette révolution. De manière générale et mondiale, les différentes entités se sont d’abord intéressées aux réseaux ( avec la construction de réseau comme RENATER en France) puis aux logiciels, et enfin aux contenus.

En France, les plans informatiques et réseaux ont démarrés , très tôt, vers 1969. On peut citer le plan « Telemecanique 1600 » avec 10 lycées en 1971, le langage symbolique pour l’enseignement, le nanoreseau, etc… Ils sont pavés de succès et d’échec dont la description serait utile. Un inventaire des échecs pourrait éviter à d’autres pays de les renouveler, les succès serviraient d’exemple.

Ces expérimentations ont été inégalitaires. Rappelons que le célèbre instituteur de « Picepos » avait été menacé d’exclusion pour avoir utiliser l’outil informatique en classe et construit des relations par minitel avec les parents.

La remise en cause des articulations traditionnelles et de la position de l’école dans la société.

La remise en cause des articulations traditionnelles du monde de l’éducation, en particulier de la relation éducation/parents et éducation/entreprises, est une occasion à saisir. On ne peut se cacher du fait qu’une bonne éducation est un outil de développement.

D’autres articulations sont plus pratiquement remises en cause par les réseaux.

1. La séparation formation initiale et formation continue a vécu. On parle d’éducation tout au long de la vie. Les possibilités des réseaux deviennent un facteur dynamisant, notamment l’enseignement à distance, le web éducatif et les chaînes de télévision éducatives (ex de l’Italie). La multiplication de chaînes de télévision réellement éducatives, multi-linguistiques serait un enjeu (ex. création d’une chaîne telle qu’Euronews mais éducative). Ces chaînes pourraient en effet être disponibles pour des publics qui ne pourraient pas accéder aux lieux d’enseignement classiques. La première d’entre elle devrait être centrée sur les TIC.

2. La deuxième articulation qui s’évanouit est la frontière entre les secteurs public et privé. Le passeport informatique pourrait être confié au domaine privé comme c’est le cas pour le permis de conduire aux auto-écoles. L’entrée de firmes dans le monde éducatif est une révolution qui inquiète mais qui devient nécessaire par carence du milieu éducatif dans le domaine. Donnons un exemple : l’enseignement des réseaux est une variable importante dans le développement d’Internet et en particulier de son usage dans l’entreprise. Thierry Drilhon, PDG de CISCO France, insiste sur ce point, car selon lui, nous allons être confrontés à une vraie carence dans l’environnement des réseaux. D’ici à 2005, il manquerait entre 25000 à 50000 professionnels jeunes et moins jeunes. Pour parer à ce problème, la firme a créé la « Cisco Network Academy », qui regroupe 8500 établissements dans le monde, dont 170 en France, incluant l’INT. Le « système » comprend 280 heures de formation en e-learning.

3. Enfin, la « transdisciplinarité » des technologies de l’information est grande. Elles irriguent toutes les disciplines, on n’apprendra plus les TIC pour étudier les technologies de l’information, mais les TIC interviennent dans toutes les disciplines.

La spécificité du milieu universitaire.

Dès que l’on touche au niveau universitaire, on se heurte aux grands groupes anglo-saxons, aux universités américaines (cours en ligne des prix Nobel du MIT) ou néerlandaises. Certains experts pensent qu’elles amortissent leur produit sur des marchés mondiaux mais en réalité elles envahissent le marché par une présence principalement médiatique. Il conviendrait de faciliter la médiatisation des connaissances des autres acteurs tant européens que des pays en voie de développement. Les outils audiovisuels cités précédemment pourraient devenir d’excellents supports.

La fourniture d’un socle de contenus, ou base de savoir peut vite s’avérer un outil d’exclusion ou de limite d’accès à d’autres cultures. Citons le projet européen « celebrate », qui cherche à fournir des contenus atomisés de façon à ce que le professeur pioche ce dont il a besoin. Citons aussi l’espace d’accès à des services dits fondamentaux, un socle accessible, dans un premier temps, à 1500 établissements en France, puis généralisé à l’ensemble des établissements français. Ces initiatives sont tout à la fois intéressantes et un leurre. Quand on accède gratuitement à celles-ci, on se ferme du reste du monde souvent sous la contrainte budgétaire.

Les nouveaux diplômes et en particulier les licences professionnelles, les diplômes d’ingénieur et de management.

La coopération entre les établissements d’enseignement supérieur et les universités est nécessaire. La mise en place de ces coopérations bousculent les structures disciplinaires. Les industriels demandent de faire preuve d’audace dans les disciplines et de ne pas se focaliser sur les disciplines traditionnelles. Ils regrettent, par ailleurs, que les nouvelles technologies ne soient pas diffusées dans les licences professionnelles ni dans l’enseignement supérieur, à l’exclusion des institutions centrées sur ces technologies tel que le Groupe des Ecoles des Télécommunications et quelques exemples comme Sup de Co Grenoble. Les études médicales qui ont été envahies par les technologies de télécommunications ne disposent quasiment d’aucun enseignement dans ce domaine.

Les campus numériques

Le rôle des campus numériques, c’est le développement de contenus qui répondent au marché, marché de l’éducation, qui ne seraient pas réalisés par les voies de l’économie habituelle. C’est pour cela que les différents pays européens ont fait des appels à projets pour des campus numériques et les ont financés par de l’argent public. Donnons comme exemple l’Université Médicale Virtuelle Francophone ou le campus des universités scientifiques. La difficulté des campus numériques est leur construction. Celle-ci peut être laborieuse ou apparaître comme un ramassis et un fatras de traductions numériques de contenus traditionnels donc papier. Dans ce domaine, l’enjeu est de disposer de différentes plate-formes en concurrence mais normalisées, soit au niveau mondial, soit dans de grandes zones continentales.

Une éducation innovante

1. Pour les élites…

Former des dirigeants en ce qui concerne le management des systèmes d’information et à la capacité d’utiliser ces technologies devient primordial pour la performance des organisations. Parmi ces dirigeants, un effort important est à mener auprès des gestionnaires des collectivités territoriales et locales. Des formations spécifiques et mutualisées devraient être conçues à leur intention.

2. Droit d’accès pour tous…

Donner un droit d’usage aux outils de communication à tous sur le modèle de conduite de la voiture devient une nécessité mondiale. Ce processus devrait, en effet, se faire de façon analogue au permis de conduire, c’est à dire indépendamment du niveau d’étude des individus. Pour ce faire, il faudrait se focaliser sur le PCIE (passeport pour les compétences informatiques) ou sur un brevet de compétences informatiques qui s’affranchirait des modèles trop commerciaux, de portée mondiale, et deviendrait un facteur clé du succès pour la formation des jeunes.

3. Soutien au monde francophone…

Mettre à disposition des formations gratuites pour le développement du français passerait par la création de plates-formes d’éducation très « basiques », c’est à dire dès l’apprentissage de l’écriture, de la lecture et du calcul. Ce soutien culturel est déjà promu par des pays comme la Chine pour leur propre langue officielle.

La prépondérance des langues pose le problème du rôle du réseau des pays francophones et par la même le maintien du poids de la France au niveau mondial. Il semble que pour régler le défi, il conviendrait de promouvoir le pluralisme culturel.

Les applications des TIC aux secteurs prioritaires, en particulier la cybersanté

Actuellement, les quatre secteurs qui semblent prioritaires sont :

q les transports,

q la télémédecine,

q le tourisme,

q l’éducation (traité précédemment).

Ils ont fait l’objet du plan e-europe 2002, devenu le plan e-europe 2005, qui pourrait devenir le plan d’action mondial de la société de l’information.

La télémédecine

La télémedecine regroupe un ensemble d’applications :

q téléexpertises, téléconsultations, téléconférences ( mises en relation à distance qui se fait grâce au transfert des données médicales),

q téléconférences multidisciplines, téléassistance, (aider un patient isolé, prodiguer des conseils à un confrère, diffuser un diagnostic à un patient),

q télésurveillance médicale (mise en place de capteurs physiologiques, systèmes de transmission, centres de surveillance, intervention sur des appareillages à distance),

q cyber-résaux de santé (intégrer les malades dans l’organisation et la gestion des soins, dans un réseau soit par pathologie ou par classe d’âges),

q téléenseignement, ( qui est représenté par l’université médicale virtuelle francophone),

q la téléimagerie médicale, (transfert à distance, décision diagnostique ou thérapeutique, médecine carcérale et militaire).

Le dernier point souvent oublié est celui de la gestion électronique de la santé (exemple de la carte vitale en France, la France est aussi un leader des logiciels de gestions hospitalières et des cliniques )

Les enjeux industriels et techniques : interopérabilité des systèmes

Nous traiterons comme exemple le domaine de la santé mais la problématique est la même pour les autres domaines. Notons que dans le domaine du transport, le système de télécommande du TGV Madrid-Séville ne lui permettrait pas de rouler sur les lignes françaises.

Dans le domaine de la médecine, il n’existe pas encore de normes ni de standards. Les équipements sont propriétaires, et des leaders industriels dominent le marché. Les experts observent des initiatives fortes d’intégration des services dans les produits. Si l’Europe est peu présente dans les équipements, elle domine dans les software. Les intervenants français qui existent sont des SSII (sociétés de services en informatique) et des centres régionaux d’informatique hospitalière (celui de Nice est souvent cité en exemple pour ses innovations technologiques). Le savoir-faire dans ce domaine est fort dans le logiciel, ce qui est directement lié à de fortes connaissances de la gestion hospitalière des développeurs. Ces logiciels sont plus performants et mieux adaptés que les logiciels de gestion ou de supply chain management (dits encore ERP – Enterprise Ressource Planning) que l’on paramètre pour les fonctions hospitalières. Une forte compétence existe également dans l’analyse et le diagnostic à partir d’images, notamment dans le domaine de la radiologie et de l’ensemble de l’imagerie médicale. L’équipe de recherche ARTEMIS de l’INT apporte son soutien à ces projets.

Le débat sur l’évolution de l’interprétation et le diagnostic médical n’a pas beaucoup de sens. Il en est de même pour les discussions sur les avantages et les inconvénients de la numérisation. En revanche, le vrai débat est celui de l’acceptabilité de ces techniques par le corps médical, les malades et les gestionnaires de la santé. Elles bouleversent en effet la relation avec les autres médecins et les patients. On observe aussi une modification des pratiques quotidiennes (Des auteurs comme Fisk 1997, Franken, 1996, Collins et Sypher ; 1996 on traité du sujet).

Education et culture

La diversité culturelle se traduit par un besoin de contenus locaux. A titre d’exemple, l’information sur la culture à Bains-sur-Mer n’a de sens que pour les personnes qui sont dans cette région et les environs.

Des débats naissent des problématiques de rentabilité économique. Certains industriels y voient la nécessité de protection des contenus contre la piraterie. Le pourquoi de la piraterie est simple : c’est l’univers numérique. Dans l’univers analogique, la qualité de la copie se dégradait en fonction du nombre de copies. Dans l’univers numérique, la qualité de la copie est identique à l’original et peut donc être dupliquée à l’infini.

L’idée de lutter contre la piraterie perd un peu de son sens lorsque l’on considère que les seuls produits culturels rentables dépendent de la commande publique ou de l’aide publique. Les grandes productions télévisuelles, les CD-Roms culturels n’ont pas de marché car les coûts de production ne sont pas rentabilisables. Par exemple, le CD-Rom multimédia du Louvre, édité par la société privée Montparnasse Multimédia, a profité de la numérisation des œuvres du Louvre, souvent intransportables, réalisée par les acteurs publics. Il en découle que leurs existences ne peuvent dépendre que de l’externalisation (dans le domaine public) de certaines parties de la production. Notons que cet exemple est peu différent du peintre mangeant chez son mécène, le restaurateur local. C’est une constante dans ce type d’offre.

Le siphonage des talents

Certains états sont demandeurs d’ouverture de possibilités pour construire des industries culturelles locales. Ces possibilités restent floues. A l’inverse, certaines organisations dont ATAC ou les réseaux IRIS et VECAM sont parfois demandeurs ou porteurs de vastes déclarations sur le droit à l’information (équivalent d’un droit au logement, droit à x….) qui sont sûrement excessives. Dans tous les cas, la construction d’une industrie culturelle locale en tous lieux est aussi un leurre. Par exemple, la production culturelle cinématographique ne peut être concentrée que dans quelques lieux du monde. Les lieux historiques sont donc les premiers servis (Hollywood, Inde, Taiwan). L’Europe présente l’inconvénient de promouvoir trop de lieux en concurrence (Pottsdam, Dresden, Paris, Nice, Rome, etc…). Le siphonage des talents, qui en est une conséquence, les acteurs rejoignant les grands lieux dû à un phénomène d’attractivité forte de ceux-ci. Les experts nomment ces sites « points focaux technologiques ».

Les grands risques

L’un des risques est la prise de contrôle possible par de gros acteurs. Pour l’instant, la lutte contre ce risque passe par l’imposition de quotas dans la diffusion des médias, par l’obligation de participations financières locales dans les industries nationales médiatiques. Ces solutions qui fonctionnent dans un monde analogique comme celui de l’audiovisuel actuel n’ont plus de sens dans le numérique. Comment imposer un quota à un serveur français installé à Singapour ? D’ailleurs, des sociétés qui sont à la limite du droit (serveur sexe, serveur politique) utilisent cette solution pour échapper aux fourches caudines du droit français.

Régulation et gouvernance internationale.

Il faut noter que le modèle de la régulation a lui aussi vécu, ce qui veut presque dire que c’est un échec. Le développement d’outils spécifiques et théoriques comme les CMILT (Coût Moyen Incrémentaux de Long Terme) n’ont pas supporté l’épreuve de la réalité. Autre exemple, la prise en compte de la convergence technologique n’a pas été réalisée et beaucoup de pays maintiennent des régulations séparées et souvent non coordonnées de l’audiovisuel et des télécommunications. La France dans ce domaine n’est assurément pas la première de la classe. La régulation uniforme au niveau européen ou dans des grandes zones géographiques est une attente des utilisateurs mais rejetée par les anciens Etats. La neutralité de la technologie est souvent une illusion.

A ce titre, les sommets des régulateurs qui se sont tenus à Genève et à Paris peuvent s’analyser comme une fossilisation des structures existantes ou comme un facteur d’évolution.

Les autres thèmes majeurs

L’obsolescence forcée

La caractéristique de l’industrie numérique est une obsolescence forcée. C’est le cas du matériel. La disquette 8 pouces n’est plus lisible actuellement. Il en est de même des fichiers conçus avec des logiciels dont la société créatrice a disparu. Face à ce problème, le Logiciel libre permet d’avoir une pérennité des données. Une déclaration de promotion de l’utilisation des Logiciels libres et/ou normalisés à tous les niveaux pourrait être facilement acceptable par l’ensemble des pays.

La numérisation du patrimoine

La numérisation du patrimoine est un point important qui est à poursuivre. Il faut entraîner dans cette évolution tous les pays du monde. Toutes les formes de patrimoines devraient être prises en compte. Notons à cet égard que les grandes firmes se sont cassées les dents sur ce sujet. C’est en particulier le cas de Microsoft, dont le patron s’était engagé dans cette voie en souhaitant numériser l’œuvre intégrale de Léonard de Vinci. Il avait fait l’objet de critiques de la part des associations anti-mondialisation. La société s’est retirée du fait des coûts excessifs d’un tel projet. La France dispose d’une grande expérience dans ce domaine avec la numérisation du musée du Louvre et la création du pôle numérique d’Avignon. Celle-ci pourrait donc être mise à disposition des autres pays.

Pour un accès universel aux télécommunications par des technologies alternatives

La croissance des télécommunications ne peut être favorisée que par les technologies alternatives au fil de cuivre. Parmi ces technologies alternatives, citons les exemples de wifi, du satellite, des liaisons optiques atmosphériques (LOA), des solutions radio de type MDS, et le courant porteur en ligne (CPL). La France a une position ambiguë dans ce domaine. Ces technologies alternatives sont fournies par des entreprises dynamiques basées sur le sol français : Actipôle est l’un des leaders pour les solutions LOA, Sagem, MDS et Thomson proposent des solutions MDS, Merlin gerin et LEA des solutions CPL… L’Etat français a plutôt ralenti le développement de ces solutions alternatives. En envoyant, dans les pays d’accueil des experts qui participeraient à la formation du personnel local et en recherchant des collaborations avec ces Etats pour les financements, les pays du nord pourraient mener des actions d’envergure. Les bas coûts, indispensables aux populations défavorisées pour obtenir un accès quasi universel à l’information et à la communication, ne sont pas une utopie, mais pourraient en effet par ce moyen être atteints. Certains états pourraient être des vitrines.

Pour une organisation mondiale de la récupération du matériel informatique recyclable.

Il s’agit d’organiser une « planification » pour la répartition et la redistribution du matériel informatique dans différents pays. Ces solutions conviennent pour réduire le fossé numérique Nord/Sud mais aussi le fossé numérique généralisé. Par exemple, les écoles de Besançon ont pu recycler du matériel informatique considéré comme obsolète par une banque, qui les a revendus à des coûts ridicules. Les machines ainsi redistribuées seraient équipées d’un système d’accès au réseau, si possible en utilisant des technologies alternatives comme wifi et des logiciels « open source ».

Précisons ici que les pays en voie de développement ne doivent pas devenir les cimetières électroniques du monde. Pour éviter cela, le plan devrait comprendre le démantèlement du matériel obsolète et la reconversion des différents composants. Il serait possible d’implanter des structures industrielles capables de produire une destruction propre de ces équipements. Celles-ci apporteraient le bénéfice supplémentaire de création d’emplois et de richesses dans ces pays. A ce propos, les autorités européennes et américaines sont en train d’édicter des règles et des mesures de plus en plus contraignantes. Ces nouvelles règles obligeraient dès aujourd’hui et dans les années à venir les constructeurs et les fabricants à la récupération et au recyclage de leurs produits en fin de vie. Cela implique de la part des Etats et du secteur privé une prise de conscience du phénomène et de la difficulté à traiter ces produits. Le partenariat entre les organisations publiques et non gouvernementales avec les entreprises est nécessaire. En France de telles structures sont très performantes comme la société EcoMicro basée dans la région bordelaise. Cette société emploie du personnel handicapé ou issu de milieu défavorisé. Dans le marché mondial actuel, 35 millions d’ordinateurs pourraient être récupérés par an dont 15 millions recyclés au profit de pays qui aujourd’hui ressentent la nécessité, voir le besoin d’entrer de plein pied dans le monde de l’information.

La même voie pourrait être prise pour les composants qui sembleraient obsolètes pour certains équipements, mais qui permettent la réalisation d’équipement simplifié (l’exemple du Simputer indien est excellent).

Quelques remarques complémentaires

Les principes fondateurs

L’un des principes fondateurs de ce sommet est de se porter garant de la liberté de l’homme tout comme de l’information et de la communication. Mais, comprenant que chaque société a ses règles, il convient de reconnaître la nécessité de tout ordre public, administratif, économique, … qui peut constituer des limites. Dans ce cadre, les discours lénifiant affirmant un droit à l’information et à la communication sans barrière ne correspond pas à des attentes majeures et pourraient constituer un échec du sommet.

Les causes d’un échec du sommet

Une vision actuelle provient du scepticisme des acteurs économiques qui verraient le sommet comme un « bla bla supplémentaire » et sans intérêt. Il seraient alors présent pour éviter les dérives et les bêtises plutôt que pour en attendre des résultats.

Une autre source d’échec provient de la difficulté de coordination des fonctionnaires internationaux sur les projets qui se mettent en place, les ressources sont mal dépensées car mal coordonnées et surtout mal évaluées. C’est pour cela que la définition de la société de l’information est une nécessité ainsi que la mise au clair d’indicateurs de performances.

Une autre forme d’erreur proviendrait de la décision d’une nouvelle vague de projet pilote, d’expérimentation qui ne ferait que retarder le processus. Il conviendrait de mieux lister les « best practices », de dupliquer les projets qui marchent et de convenir à un arrêt des projets pilotes. Cette liste pourrait être l’un des objectifs du sommet de Genève de 2003.

En conclusion, la collaboration des Etats s’avère déterminante. Seuls les Etats sont en mesure de valider des projets d’une telle envergure. Ceux-ci s’imposeront inéluctablement dans les années à venir, faute de quoi, le monde de l’information risquerait de devenir un vaste cloaque avec l’abandon aléatoire et programmé de millions d’êtres humains dans une pauvreté exempte d’information et de communication et donc de formation et de culture. Les Etats qui participeraient au contraire à ce processus s’en trouvent valorisés.

Texte rédigé par : Mélanie Blanchard et Bruno Salgues

Institut National des Télécommunications